
Comment s’explique le développement pris à Rome par le culte d’Hercule, héros superlativement grec ? À l’époque augustéenne, il est au centre d’un mythe proprement romain : ramenant d’Espagne le troupeau de Géryon (c’est l’un des ses douze travaux), il fait étape sur le site de la future Rome, le temps de récupérer ce bétail, que lui a dérobé le brigand Cacus : c’est l’épisode que raconte Virgile au chant VIII de l’Énéide. Il élève ensuite un Grand Autel sur le futur Forum boarium (marché aux bestiaux) ; il y est honoré comme protecteur du bétail.
Pour expliquer l’origine de cet « Hercule romain », on peut recourir à l’hypothèse de J. Scheid et J. Svenbro, qui soutiennent, dans un texte stimulant, que le nom propre est « générateur de mythes », et contient en lui-même la matrice de légendes et de cultes (1). L’un de leurs exemples majeurs vient précisément des noms grecs du héros, Héraklès ou Alcide, dont « la sémantique [...] reste accessible au Romain éduqué et bilingue » (p. 183). « Alcide » (Alkeidès), c’est le premier nom du héros. Il dérive du mot grec alkê, la force (ce qui convient tout-à-fait au personnage). Or alkê possède un quasi-synonyme, rhômê, lequel est fort proche du nom même de Rome. Et c’est notamment pour sa force que les Romains vénéraient Hercule : en tant qu’invictus, invaincu, il est associé notamment aux honneurs du triomphe, dont le cortège passe le long du Forum boarium où se trouve son autel : faisceau de significations associées au premier nom du héros.
Mais Héraklès, c’est aussi « le kléos d’Héra » ; le mot grec kléos est un terme ambivalent (« ce qu’on raconte de quelqu’un ») qui peut désigner aussi bien la honte que la gloire. De fait les exploits d’Héraklès tournent au déshonneur de la déesse Héra, qui lui impose des épreuves en espérant vainement son échec. Toujours est-il que l’Hercule latin, conformément au sens grec de son nom, semble en lien étroit et conflictuel avec Junon et plus largement avec l’ensemble du monde féminin. Sur le Forum boarium, il se trouve que son sanctuaire est environné de lieux de culte consacrés à des divinités féminines (Bona Dea, Cérès, Flore, Diane, etc.). Ce contexte rituel se retrouve dans une élégie de Properce (IV,9), qui explique l’origine du culte d’Hercule de la façon suivante : le héros, assoiffé après sa lutte contre Cacus, vient demander de l’eau à l’entrée du sanctuaire de la Bonne Déesse, strictement interdit aux hommes : il rappelle ses exploits, argue que l’acariâtre Junon elle-même ne lui aurait pas refusé cette eau. Mais la prêtresse le repousse : ce lieu et cette eau sont réservés aux femmes. Le héros, alors, force la porte et se désaltère ; mais par mesure de rétorsion, il interdit ensuite aux femmes le Grand Autel qu’il va fonder.
Pour Scheid et Svenbro, « le développement romain du thème est astucieux. Le poète présuppose connues les relations ombrageuses que le héros entretient avec Héra-Junon. […] Il met une fois de plus en scène le héros maltraité par une femme, en l’occurrence une prêtresse matronale » (p.186). On voit ici « le héros incarnant la virilité dans son expression la plus excessive, rétive à toute vie conjugale réglée et incapable d’avoir une relation apaisée avec les femmes » (p.187). Hercule « transpose […] sur les femmes, qui entourent l’autel de Bona Dea, l’hostilité que lui voue Héra-Junon » (p. 188).
Cela ne veut pas dire, selon les auteurs, que tout était grec dans ce culte, mais seulement « que les Romains connaissaient la mythologie grecque du dieu, et que dans leurs commentaires des cultes du Forum boarium, ils puisaient à bon escient dans la mythologie grecque, en développant deux éléments des noms du héros, Héraclès et Alcide […] » (p. 191).