Micrologies

Qui pleut ?


Dans les Nuées d’Aristophane, on voit le naïf Strepsiade s’étonner que Socrate ne reconnaisse que les Nuées pour divinités : Ὁ Ζεὺς δ᾿ ὑμῖν, φέρε, πρὸς τῆς Γῆς, Οὑλύμπιος οὐ θεός ἐστιν ; : « Mais Zeus, selon vous, voyons, au nom de la Terre, Zeus l’Olympien n’est pas dieu ? » Ce à quoi Socrate rétorque : – Ποῖος Ζεύς ; Οὐ μὴ ληρήσεις. Οὐδ᾿ ἐστὶ Ζεύς. : « Qui ça, Zeus ? Trêve de balivernes, il n’existe même pas, Zeus ! (1) »

L’historien Pierre Brulé s’enflamme, pour souligner le caractère inouï d’une telle déclaration d’impiété : « Là c’est énorme! Va te faire voir avec tes vieilles lunes ! Hauteur, condescendance, ironie […] envers le rustre inepte. Sa réaction ? Que répondre quand le ciel est en train de basculer ? Va-t-il défendre son dieu, exhiber des preuves de son existence, de sa puissance ? Enfin, quoi, montrer qu’il y tient ! On s’attend à ce qu’il témoigne, qu’il dise ce qu’il lui doit, ce qu’il a déjà fait pour lui. On aimerait qu’il le défende ! (2)»

Mais la seule réaction du brave homme, c’est : Τί λέγεις σύ ; Ἀλλὰ τίς ὕει ; : « Qu’est-ce que tu dis ? Mais alors, qui pleut ? »

P. Brulé fait de ce bref échange une pierre de touche pour évaluer les normes de la croyance chez les Athéniens. Pour lui, les deux déclarations sont surprenantes, en décalage avec nos conceptions de la piété ou de l’athéisme. La question de Strepsiade relève d’un « anthropomorphisme basique » : il se demande qui Socrate a mis à la place de Zeus comme faiseur de pluie.

Car, dans la conception grecque des rapports du surhumain avec le cosmos, l’agir divin produit des effets, laisse des traces dans un monde d’ailleurs empli de témoignages de ces actions sur lui. Le cosmos en vibre, il les enregistre. Et les mortels, pensant les divinités sous la forme de puissances actives, reconnaissent dans le cosmos dont ils font partie certaines empreintes de leur action. […] Inversement, toute trace, tout effet sur le monde, physique ou autre, qui souffrirait d’un défaut d’intelligibilité (en raison d’un aspect inusité : forme, couleur, intensité...) conduit mécaniquement, fatalement la pensée vers le surhumain, dans la mesure où elle y reconnaît avant tout l’expression d’une surpuissance. »

La réponse de Socrate est que la pluie procède du mouvement des Nuées. Mais ce qui vaut pour Strepsiade vaut aussi pour Socrate : « Que dorénavant ce soit les Nuées qui fassent pleuvoir quand elles gigotent plutôt que le père Zeus, cela ne change rien au fond, ontologiquement rien ; elles remplacent Zeus comme cause d’un phénomène incompréhensible : elles pleuvent aussi, sont donc "adorables". Ceux qui prétendent que ce sont elles, on ne peut donc en toute rigueur les qualifier d’athées, en tout cas au sens où nous entendons habituellement ce mot, on dira qu’ils empruntent plutôt la figure d’hérétiques. »

1. V. 376-378, trad.H. Van Daele.
2. P. Brulé, Socrate l’Athénien, Paris, 2022, p. 395-396.



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