
L’humanisme italien produisit au tournant du XVe siècle des tragédies latines, imitées de celles de Sénèque, alors récemment redécouvertes. Trois de ces pièces ont été rééditées aux Belles-Lettres, dont l’Achilles d’Antonio Loschi (v. 1368-1441) (1). Cette pièce composée vers 1389, raconte un épisode de la guerre de Troie, celui de la mort d’Achille, tué par Pâris. La source principale n’est pas Homère, encore mal connu (d’ailleurs l’épisode ne figure pas dans l’Iliade), mais l’Histoire de la destruction de Troie, texte latin de l’Antiquité tardive, attribué à un certain Darès le Phrygien. Achille est bien le personnage éponyme de cette tragédie, mais sa présence scénique est assez réduite. On y voit surtout Hécube, la reine de Troie, personnage violent, en proie à un furor digne de Sénèque (2), pousser son fils Pâris à sortir de sa lâcheté coutumière pour tendre un piège au héros grec : il s’agit de venger la mort d’Hector. Achille, épris de Polyxène, princesse troyenne, pense pouvoir l’épouser et mettre ainsi fin à la guerre, et se rend pour cela dans le temple où, en fait, Pâris l’attend avec une troupe d’assassins.
Victime de ce stratagème, Achille, personnage suffisant, l’est aussi de sa propre hybris, comme on le voit dans le monologue qui marque son entrée en scène : ce n’est pas Jupiter, proclame-t-il, qui est le plus puissant des dieux, mais bien le petit Cupidon. La preuve : il a su vaincre même le plus puissant des héros : lui, Achille.
Le héros énumère alors complaisamment tous ses exploits passés, à commencer par son combat victorieux contre Hector. Mais cet héroïsme superlatif est contraint de s’incliner, il doit l’admettre, devant le seul dieu de l’amour : Tamen Cupido superat : Cependant, Cupidon est vainqueur (v. 298). Après cet étalage d’autosatisfaction arrive l’émissaire perfide de Pâris, qui lui reproche de tarder, alors même, dit-il, que Priam et Hécube l’attendent au temple pour sceller le mariage et la paix. Il emporte la décision d’Achille en prétendant que celui-ci bénéficie en plein de la faveur des dieux. Ce qu’admet volontiers le héros, qui dans son aveuglement s’en proclame l’égal :
Quand bien même le roi des dieux lui céderait son épouse, il lui préférerait Polyxène. C’est donc bien Cupidon qui triomphe à la fin, et bien plus qu’Achille ne l’imaginait : non seulement il a transpercé de sa flèche le cœur du héros, mais il cause sa perte en l’aveuglant sur le risque qu’il court ; ce à quoi l’orgueil d’Achille contribue tout aussi largement. Le héros sort alors de scène. Sa mort héroïque sera rapportée par un simple messager.
Quelle inflexion cette tragédie apporte-t-elle au mythe grec ? Un noir pessimisme, puisqu’à la folie d’Hécube, à la veulerie de Pâris s’ajoute l’inconscience présomptueuse d’Achille, dont on peine à plaindre le trépas. Certes, c’est un exercice d’école qui cherche à renchérir sur l’horreur du théâtre de Sénèque, mais l’éditeur moderne suggère aussi une autre piste : la violence de cette pièce (et d’autres œuvres contemporaines) entre en résonance avec les atrocités commises par les seigneurs de la guerre dans l’Italie de cette époque, noirceurs « qui rendaient la tragédie latine profondément actuelle » (3).