
Comment l’activité philosophique, en Grèce, s’articule-t-elle avec une société esclavagiste ? C’est l’une des nombreuses questions que soulève Paulin Ismard dans son essai Le Miroir d’Œdipe (1). La réponse qu’il apporte est claire : la liberté du philosophe ne peut s’exercer que dans l’occultation de la situation esclavagiste qui la fonde. C’est dans le premier livre du Politique qu’il va chercher la justification de ce paradoxe : pour Aristote en effet, la liberté nécessaire à la philosophie ne peut être indépendante de la maîtrise sur les esclaves (2).
Aristote distingue deux types de pouvoir dans la cité, « en différenciant l’archê despotikê – le pouvoir qu’exerce par excellence un maître sur ses esclaves – de l’archê politikê – qui régit les relations entre citoyens statutairement égaux. » Ces deux pouvoirs présentent des différences qualitatives et s’exercent chacun dans un espace spécifique, l’oikos ou la cité, ce qui les rend difficilement compatibles. Se consacrer à la vie civique relève alors d’un choix et implique un renoncement : Aristote se demande donc « quelle est la meilleure façon, pour un maître, de gérer ses activités domestiques afin qu’il puisse se consacrer à la vie politique et à la philosophie ».
C’est ici que P. Ismard fait intervenir la figure de l’epitropos, de l’intendant-esclave, qui dispose d’un savoir spécifique, distinct de celui du maître, et subordonné à celui-ci. Le maître, en tant que maître, sait employer des esclaves, mais c’est à l’intendant qu’il en délègue le soin : celui-ci lui permet de se décharger de ses soucis domestiques : « "C’est pourquoi ceux qui ont les moyens d’éviter ces tracas en laissent la charge à un intendant, tandis qu’eux-mêmes s’occupent de politique et de philosophie", [...] toutes deux constituant l’horizon idéal de la vie de l’homme libre. Mais ce dernier est pleinement envisagé comme étant par ailleurs un maître. La maîtrise semble, sur un plan conceptuel, constitutive de la définition de la liberté (3). »
Le rôle-charnière de l’intendant est de décharger le maître de l’organisation domestique en la déléguant à des esclaves. « Une saine ignorance de l’organisation de son oikonomia est indispensable à l’exercice de la liberté. La figure de l’epitropos, sert précisément à faire écran et à masquer les conditions matérielles qui permettent l’exercice de la liberté. »40 P. Ismard établit ici une analogie avec les plantations du Nouveau Monde, au XVIIIe siècle, dont l’organisation « permettait aussi aux maîtres de se distancier de la violence de l’exploitation esclavagiste au pont de prétendre, au moins symboliquement, en être irresponsable, et de se présenter comme des hommes des Lumières. ».41 Tel est l’intérêt d’une telle démarche : donner chair à l’activité intellectuelle la plus spéculative en l’enracinant dans une situation historique et des pratiques sociales, quitte à en montrer l’implicite et la contradiction : en l’occurrence une liberté qui suppose à la fois l’existence de l’esclavage et son occultation.