Micrologies

Xerxès naufragé


Après sa défaite navale de Salamine, en 480, le roi Xerxès rentre précipitamment en Perse, laissant l’armée à son général Mardonios, lequel sera vaincu par les Grecs à Platées l’année suivante : c’est la fin de l’invasion perse sur le sol grec. Dans le récit des opérations militaires qui ont suivi Salamine, Hérodote (VIII, 118-120) insère un curieux logos (un récit qu’on lui a rapporté) : pour abréger son retour terrestre, Xerxès s’était embarqué depuis la Thrace, près du fleuve Strymon. Laissant son armée, il n’était accompagné que de nombreux dignitaires. Une tempête menace le navire, trop chargé. Sur le conseil du pilote, et afin d’alléger l’embarcation, Xerxès demande aux Perses de son escorte de se jeter à l’eau ; ils se prosternent et obéissent sans mot dire. Xerxès, ainsi rescapé, gratifie le pilote d’une couronne d’or, pour lui avoir sauvé la vie, puis, une fois débarqué, le fait décapiter, pour avoir par son impéritie provoqué la mort des dignitaires perses.

Cette histoire a tout de la fable. Elle rappelle l’épisode fameux de la caronade au début de Quatre-vingt-treize, de Victor Hugo. Un canon bringuebalé par le roulis menace de défoncer les flancs d’un navire. Un canonnier, au péril de sa vie, réussit à le maîtriser ; le marquis de Lantenac le décore de sa main, avant de le faire fusiller pour avoir mal arrimé la pièce d’artillerie avant le départ. Mais peut-être Hugo avait-il lu Hérodote ? En tout cas, la dramatisation de l’épisode, chez l’historien grec, ainsi que les clichés qu'il véhicule sur le despotisme oriental montrent qu'on est dans la pure fiction.

Hérodote ne croit pas à l’authenticité de cette histoire, que pourtant il se sent tenu de rapporter, puisqu’on la lui a racontée. Mais il indique clairement le degré de confiance que mérite chacun des deux récits de l’événement. En effet, ce n’est pas la première version qu’il donne : dans un premier temps, il a raconté, en semblant la prendre à son compte, une retraite apocalyptique : famine et dysenterie s’abattent sur l’armée en détresse, trahie par les peuples de Thrace. Les ponts de bateaux tendus sur l’Hellespont sont disloqués ; Xerxès tant bien que mal rejoint la rive asiatique. C’est alors seulement qu’intervient notre épisode, dont la narration est marquée dès le début par une prise de distance énonciative :  Ἔστι δὲ καὶ ἄλλος ὅδε λόγος λεγόμενος, ὡς… : « Il y a encore un autre logos qu’on raconte : c’est que… ». Ce nouveau récit est donc d’emblée au discours indirect, à l’indicatif, puis rapidement à l’infinitif du discours rapporté. Ensuite, l’histoire achevée, Hérodote la met explicitement en doute, l’encadrant par la répétition de la formule initiale :  Οὗτος δὲ ἄλλος λόγος λέγεται περί τοῦ Ξέρξεω νόστου, οὐδαμῶς ἔμοιγε πίστος. « Voilà l’autre logos que l’on raconte sur le retour de Xerxès ; pour moi, il n’est nullement crédible. »

Il amorce alors une discussion critique, avançant plusieurs arguments différents : le premier est de vraisemblance : personne ne doute que dans cette situation critique, Xerxès eût préféré faire descendre les Perses dans la cale, quitte à demander qu’on jette à la mer un nombre équivalent de rameurs phéniciens. (Froid calculateur, l’éditeur de la CUF fait observer à Hérodote qu’en la circonstance, les rameurs eussent été beaucoup plus utiles à la survie de Xerxès que ses amis dignitaires.) Toujours est-il que le récit heurte ici la vraisemblance concernant la hiérarchie sociale dans un régime despotique. De plus, ajoute Hérodote, il est patent que Xerxès est passé par la ville d’Abdère, située à l’est, beaucoup plus loin sur sa route que le point où il est censé s’être embarqué. En témoignent des présents faits par lui à cette cité. L’argument est double : l’historien constate une contradiction entre le récit qu’il rejette et la tradition commune ; puis il confirme celle-ci par des éléments matériels et par le propre témoignage des Abdéritains. Hérodote, cependant, n’établit aucune hiérarchie entre les justifications qu’il apporte. La seule chose qui ne fasse guère de doute pour lui, c’est que Xerxès n’aurait pas hésité, en cas de besoin, à faire jeter des hommes à la mer : il n’est pas une personne sur dix mille pour refuser d’admettre qu’il aurait en ce cas sacrifié des rameurs :  ἐν μυρίῃσι γνώμῃσι μίαν οὐκ ἔχω ἀντίξοον μὴ οὐκ ἂν ποιῆσαι βασιλέα τοιόνδε. Qui sont ces dix mille personnes ? Tous ceux qui partagent avec l’historien l'opinion commune des Grecs sur le despotisme oriental.



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