
Le Médecin de campagne, roman de Balzac, présente plusieurs caractères de l’utopie : un lieu reculé (un canton imaginaire du département de l’Isère), un (léger) décalage temporel (mais vers le passé : un roman de la Restauration écrit sous la monarchie de Juillet), une société idéale : le héros, le médecin Benassis, apporte la prospérité dans un village déshérité en y réformant l’agriculture, l’artisanat, les instances administratives, les voies de communication, le tout en une dizaine d’années. Comme souvent dans les récits utopiques, le livre n’échappe pas à un caractère abstrait et systématique : tout fonctionne trop bien, un progrès en entraînant mécaniquement un autre. On se croirait parfois dans un de ces jeux vidéo où l’on doit bâtir une ville, construire une civilisation. Réduites à des éléments schématiques, à des briques élémentaires, les actions du docteur Benassis s’additionnent comme les éléments superposés d’un jeu de cubes, « en vertu d’une loi sociale d’attraction entre les nécessités que nous nous créons et les moyens de les satisfaire » p. 41 Une fabrique de paniers d’osier, première réussite, amène la création d’une route nouvelle pour désenclaver le village. De nouveaux habitants viennent donc s’installer dès la seconde année. Des fermes sont créées pour les nourrir ainsi qu’un moulin. Très vite, des surplus sont envoyés au marché de Grenoble. Au bout de cinq ans, on passe dans un second âge : mercier, cordonnier, chapelier, tailleur satisfont aux nouveaux besoins ; les races de bétail sont améliorées, ce qui permet de développer l’industrie du cuir ; une auberge se crée ainsi qu’une école. Dans un troisième temps se développe un commerce d’exportation, chaussures et chapeaux, jusque vers la Suisse et la Savoie, ce qui donne lieu à trois foires annuelles ; un notaire va désormais s’installer sur place (1).
Cette croissance par paliers fait penser, à nouveau, aux « mondes » successifs d’un jeu, auxquels on accède après avoir surmonté les épreuves de l’étape précédente. Cette utopie est en effet en mouvement : loin des modèles classiques tels que l’Utopia de More ou l’Eldorado de Voltaire, qui présentent des sociétés constituées dans leur équilibre définitif, celle de Balzac est montrée dans son développement, ce qui ajoute à sa crédibilité : il nous explique comment elle s’est constituée. Mais cet édifice ne paraît solide que parce qu’il reste tout théorique, ce que dissimule dans le texte sa présentation rétrospective. En effet, un personnage-témoin, Genestas, découvre l’œuvre du médecin quand elle est déjà parachevée, après une dizaine d’années d’efforts. Balzac présente donc comme un résultat ce qui ne saurait être qu’un projet. Tous les aléas, toutes les impossibilités sont masqués par la réussite finale, qui, a posteriori, justifie pleinement la démarche de Benassis. Cependant la fin du roman vient déconnecter l’utopie de son irréalité : la mort prématurée du médecin, rattrapé par un passé douloureux, vient interrompre le cercle vertueux du progrès ; on se doute que, sans lui, le village risque de vite retomber dans son marasme ancien. L’utopie balzacienne n’est donc qu’une double parenthèse : dans l’économie de maigre subsistance d’une vallée alpine ; dans la vie de son initiateur, à qui elle procure un moment fragile de stabilité et de bonheur.