Micrologies

Cicéron : éthique de la dette


La réflexion économique est plutôt absente de la pensée antique. C’est surtout sous l’angle de l’éthique que sont parfois abordées les questions financières. C’est le cas chez Cicéron, dans le traité De officiis (Des devoirs), le dernier de ses ouvrages philosophiques, composé à la fin de l’année 44 ; il y traite des obligations sociales mutuelles des membres de la classe dirigeante. Il aborde notamment la question de l’endettement, pratique nécessaire à Rome pour assumer les dépenses extraordinaires qu’exige un système électoral où le succès repose sur les largesses distribuées aux citoyens, comme l’organisation de jeux publics. Pour se faire élire, ou dans l’exercice de certaines fonctions, on doit, pour assumer ces charges, s’endetter considérablement : le magistrat peut rétablir ensuite sa position financière en exerçant la lucrative fonction de gouverneur de province (1).

La règle que pose Cicéron est que l’endettement nécessaire de l’homme politique ne doit pas porter préjudice à la res publica, en portant atteinte à la propriété : Quam ob rem ne sit aes alienum, quod rei publicae noceat, prouidendum est, [...] non, si fuerit, ut locupletes suum perdant, debitores lucrentur alienum ; nec enim ulla res uehementius rem publicam continet quam fides, quae esse nulla potest, nisi erit necessaria solutio rerum creditarum. « Aussi faut-il veiller à ce qu’il n’y ait pas de dettes susceptibles de porter préjudice à l’État […] de telle façon que, si jamais cela devait jamais se produire, les riches ne perdent pas leur propriété et que les débiteurs ne gagnent pas un bien ne leur appartenant pas. En effet, rien ne maintient plus fermement un État que la loyauté, laquelle ne peut exister sans l’indispensable remboursement des emprunts (2). » La confiance est indispensable au bon fonctionnement du crédit : les deux notions s’expriment par le même terme latin : fides.

Mais chez Cicéron, la réflexion éthique n’est jamais éloignée de considérations politiques, surtout dans cette période troublée qui suit l’assassinat de César. De fait, il s’implique dans son propos, en rappelant ce que fut sa politique lors de son consulat, une vingtaine d’années plus tôt : la conjuration de Catilina, qu’il a réprimée en 63, était avant tout la tentative d’aristocrates ruinés qui voulaient faire abolir leurs dettes : Numquam uehementius actum est quam me consule ne solueretur. Armis et castris temptata res est ab omni genere hominum et ordine; quibus ita restiti, ut hoc totum malum de re publica tolleretur. Numquam nec maius aes alienum fuit nec melius nec facilius dissolutum est; fraudandi enim spe sublata soluendi necessitas consecuta est. « Jamais on ne s’est plus violemment démené que sous mon consulat pour ne pas honorer les dettes : c’est en recourant aux armes et aux camps que les hommes de toute condition s’y sont hasardés, mais je leur ai si bien tenu tête que ce mal a été tout entier extirpé de la République. Jamais la dette ne fut plus élevée, et jamais elle ne fut mieux ni plus facilement payée, car, une fois supprimé l’espoir de frauder, la nécessité de régler s’en est suivie (3). »

Or à cette époque César avait été soupçonné de favoriser les menées de Catilina, sans jamais apparaître au premier plan. At uero hic nunc uictor tum quidem uictus, quae cogitarat, cum ipsius intererat, tum ea perfecit, cum eius iam nihil interesset. « Mais au contraire, ce que cet homme, vainqueur aujourd’hui alors qu’il était bel et bien vaincu hier, avait tramé du temps que cela représentait un intérêt pour lui, il le mena à bien à un moment où cela n’en présentait plus. » Ce que Cicéron insinue ici, c’est que César (qu’il se garde de nommer) avait favorisé l’entreprise de Catilina dans l’espoir de voir abolir ses propres dettes ; plus tard, arrivé au pouvoir, il s’est offert le luxe d’une annulation générale des dettes, à une époque où, enrichi par les guerres, il n’était plus personnellement concerné. Pour Cicéron, cela relève de la pure perversion : Tanta in eo peccandi libido fuit, ut hoc ipsum eum delectaret peccare, etiam si causa non esset. « Tant était grande chez lui la passion du mal qu’il avait plaisir à le faire, même sans motif. » L’arbitraire du pouvoir rejoint ici l’erreur politique avec pour effet une déstabilisation de l’État. Il faut préciser qu’en fait, la décision de César relevait plutôt d’un calcul d’intérêt politique (se concilier les anciens débiteurs... (4)). Toujours est-il que Cicéron détourne ici son traité de morale sociale pour une sorte de revanche symbolique, en se donnant rétrospectivement une posture éthique et politique irréprochable, tandis qu’il réduit les motivations de son ancien adversaire aux calculs d’intérêt les plus égoïstes.

1. Sur les positions de Cicéron en matière d’évergétisme, voir P. Veyne, Le Pain et le Cirque, Paris, 1976, p. 436-439.
2. Cicéron, De officiis, II, XXIV, 84, trad. S. Mercier. 3. Ibid.
4. S. Mercier, in Cicéron, op. cit., p. 285-286, n.



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