
Tel est l’injonction que se donne plaisamment Paulin Ismard pour sa relecture du dialogue de Platon : « plutôt que d’y lire le grand récit triomphateur de l’immortalité de l’âme, [y] chercher tous les morts-vivants qui s’y promènent (1). » Le mort-vivant est en effet selon lui une figure essentielle de la condition servile, en Grèce comme ailleurs. Il commence par établir que le dialogue de Platon est plein de ces personnages d’esclaves dont la présence liminale informe tant de textes grecs. « Il serait presque [..] exact d’en faire un dialogue sur l’esclavage, qui s’aventure sur le terrain de l’immortalité de l’âme ». P. Ismard fait ainsi remarquer que Phédon, le personnage éponyme, est un affranchi, « au sujet duquel la tradition antique a construit le récit d’un destin d’’esclave libéré par la philosophie ». De plus, le dialogue est placé sous le signe d’Ésope, figure emblématique d’esclave, dont Socrate, en prison, met en vers les fables. L’esclave public qui lui apporte le poison joue aussi un rôle décisif à la fin de l’ouvrage.
Mais il y a bien plus : selon l’historien, « l’omniprésence de la métaphore de l’esclavage pour penser les relations de l’âme et du corps est un autre trait marquant du dialogue ». En effet, Socrate y établit une double subordination, celle du corps à l’âme et celle de l’âme à la divinité. Dès lors, « la déliaison de l’âme et du corps, en quoi consiste la mort, est pensée sur le même modèle que l’affranchissement d’un esclave ». Socrate penserait ainsi la mort « à travers les procédures du droit de l’affranchissement tel qu’il existe en Grèce ancienne ».
Or, selon P. Ismard, on peut encore aller plus loin : la condition de l’esclave permet aussi de définir une forme particulière d’immortalité. C’est ce qui ressort d’une objection présentée par Cébès, le jeune disciple de Socrate : si l’âme est immortelle (athanatos), comme Socrate l’a démontré, est-elle pour autant indestructible (anôlethros) ? (88b, 5-6). « Ainsi l’âme pourrait être immortelle tout en étant destructible. ». C’est ce que Socrate, un peu plus loin, reformule ainsi :
Certes, cette distinction va être réfutée par Socrate. Mais la suggestion a été faite que « la vie ne s’identifie pas à l’être ». L’âme aurait le pouvoir de franchir la frontière entre la vie et la mort, de « sur-vivre », sans pour autant être éternelle : « l’immortalité peut être précaire ». Or, conclut P. Ismard, « la condition esclave est précisément cette forme de vie qui a transgressé l’expérience de la mort ». C’est ici que l’esclave grec, frappé de mort sociale mais vivant, rejoint le zombi de Saint-Domingue, plongé dans un état de mort apparente, puis exhumé et condamné à survivre dans un état intermédiaire entre vie et mort.
Cette présence marginale, presque subliminale de l’esclavage dans le texte de Platon renforce la thèse centrale du livre de l’historien : « Le philosophe est un maître qui s’ignore ». en Grèce, l’esclavagisme est la condition nécessaire de la pensée libre, de la pensée philosophique ainsi que de la démocratie ; c’est parce que le philosophe est aussi un maître, déchargé des contraintes matérielles par ses esclaves, qu’il a de la disponibilité pour penser, et se préoccuper des affaires publiques. Mais il faut pour cela qu’il oublie les conditions de son activité désintéressée, qu’il refoule dans les marges une structure sociale qu’il ne peut pourtant complètement ignorer : c’est le cas ici de Platon (2).